Les âmes grises. (Philippe CLAUDEL)
" Elle ressemblait ainsi à une très jeune princesse de conte, aux lèvres bleuies et aux paupières blanches. Ses cheveux se mêlaient aux herbes roussies par les matins de gel et ses petites mains s'étaient fermées sur du vide. Il faisait si froid ce jour-là que les moustaches de tous se couvraient de neige à mesure qu'ils soufflaient l'air comme des taureaux. On battait la semelle pour faire revenir le sang dans les pieds. Dans le ciel, des oies balourdes traçaient des cercles. Elles semblaient avoir perdu leur route. Le soleil se tassait dans son manteau de brouillard qui peinait à s'effilocher. On n'entendait rien. Même les canons semblaient avoir gelé. " C'est peut-être enfin la paix... hasarda Grosspeil. -La paix mon os ! " lui lança son collègue qui rabattit la .aine trempée sur le corps de la fillette. "
Nous sommes dans le Nord de la France, en pleine guerre mondiale. Les hommes partent au Front, en reviennent ou pas, entiers ou non. Le climat est tendu, la vie difficile et pourtant, certains hommes sont à l'abri. Les notables de cette petite ville observent, jugent, tranchent et punissent sans beaucoup d'états d'âmes. Pourtant certains vont changer, s'humaniser ou au contraire s'endurcir plus encore quand Belle de Jour, jolie petite fille sans histoires va être retrouver étranglée. Qui l'a tuée et pourquoi ?
Voilà un livre que j'avais depuis très longtemps dans ma bibliothèque et je me demande encore pourquoi je ne l'ai pas sorti plus tôt. L'écriture de Philippe Claudel est magnifique. Je trouve le titre très beau et il sied parfaitement à ces hommes investis d'un pouvoir quelconque. C'est bien de vie et de mort dont il s'agit tout au long de ce roman. Ces procureur, maire, policier, médecin, instituteur, juge ou encore simple paysan ont une âme certes mais pas toujours très belle. La noirceur, la lâcheté, la destinée et le malheur dominent et font des Ames grises un livre puissant, beau et triste.
Un excellent moment de lecture, je lisais pour la première fois Philippe Claudel (dont j'avais souvent entendu beaucoup de bien) mais certainement pas la dernière.